lundi 8 juillet 2013

Loin de Chandigarh, superbe roman indien

Publié en 2005, Loin de Chandigarh est un roman de Tarun J Tejpal, journaliste indien éditeur d'un hebdomadaire d'investigation, Tehelka, qui lui a valu une tentative d'assassinat. 
Cette histoire d'amour en Inde du Nord traite de la passion charnelle et de l'inspiration littéraire, des maux de l'Inde contemporaine et des soubresauts de son histoire, et célèbre la beauté des régions de montagnes du Nord, aux confins de l'Himalaya. L'écriture est autant poétique que l'oeil est acéré, et l'auteur signe une analyse et une description des rapports amoureux qui ferait réfléchir bien des auteurs de "mamy-porn" américaines et leur pauvreté de vocabulaire !
La construction, chronologiquement non linéaire est un peu complexe, avec quelques digressions, mais retombe habilement sur ses pieds pour une jolie fin. 
C'est un roman singulier et passionnant, qui incite à découvrir la Littérature indienne contemporaine,  décidément très riche. 
Cet  auteur a également écrit l'Histoire de mes assassins, roman plus journalistique dans lequel il se penche sur le sort des indiens pauvres et de basses castes, inspiré par les tueurs engagés pour le supprimer. Prometteur ! 

vendredi 5 juillet 2013

L'inconnu du Lac, au cinéma Le Louxor

L'inconnu du Lac n'est pas un inconnu : qui n'en a pas entendu parler, entre sa présentation à Cannes, l'interdiction de son affiche à Versailles et Saint-Cloud, et les critiques pour la plupart dithyrambiques ?  
Je voulais le voir pour plusieurs raisons : 
1. Voir un bon film, puisque les critiques le disaient tel. 
2. Vérifier aussi que ce n'était pas un de ces étranges objets cinématographiques encensés par les critiques par fidélité au réalisateur mais dont la grâce est inaccessible au commun des mortels dont je fais partie, comme Les Mystères de Lisbonne, de Raoul Ruiz, soit-disant chef d'œuvre qui m'avait plongé dans l'affliction la plus totale. 
Donc, on criait au génie, je demandais à voir.
3. Par curiosité, pour l'aspect  chronique de la drague homo,  pour en apprendre davantage sur les éventuelles particularités des rapports entre hommes. 
4. Ça passait au Louxor, et ça m'amusait d'aller voir ce monument réhabilité récemment par la Mairie de Paris. 

Le bilan : 
L'inconnu du lac est incontestablement un bon et beau film. Les images du paysage sont sublimes dans une très jolie lumière. 
C'est très bien construit, avec un systématisme qui fonctionne bien autour de l'unité de lieu : tout le film se passe autour du lac, et chaque journée commence et finit sur le parking, un lieu important pour savoir qui est là. Cela donne au film un rythme familier, comme une chanson à refrain. 
Certes, c'est assez lent, mais la montée du suspense donne de la tension à cette langueur, à ces plans étirés, où la seule musique est celle des sons de la nature. 
Les dialogues, minimalistes, sont très justes et très efficaces. Pas de verbiage inutile, tout est dit en quelques phrases ciselées et percutantes.
C'est intéressant aussi sociologiquement, sur ce que ça donne à voir sur les lieux de drague gay. C'est cash et efficace, pas besoin de tourner autour du pot, les hommes se rencontrent et se comprennent en un regard ou un geste. Et pour autant cela n'empêche pas l'attachement, ni certains réflexes de possessivité, assez drôles dans le film. 
Alors, c'est sûr, il faut s'habituer aux images. Le site est naturiste et c'est un festival de queues et de testicules (épilées, les testicules, apparemment c'est un standard. Les torses aussi, d'ailleurs : ils sont tous à poil, mais sans poils !)  Les scènes de sexe sont plus explicites qu'on ne le voit jamais dans les films mettant en scène des amours hétéros, et les images justifient parfaitement l'interdiction aux moins de 16 ans. Mais, curieusement, c'est assez joliment joué et filmé pour qu'elles ne soient pas si dérangeantes : on n'est pas non plus dans le gros plan appuyé du film porno…
Bref, sans crier au chef d'œuvre non plus, j'ai apprécié ce film, même si les fins en queue (!)  de poisson m'énervent toujours. Sous couvert de laisser les options ouvertes, n'y a t-il pas un peu de paresse là-dedans ? 

Un élément étrange, le parti pris radical "no music" : même pas sur le générique de fin, ce qui est cohérent avec le reste du film mais laisse la salle sortir dans un silence intimidé : personne n'ose se parler ! 

Et sinon, le lieu : très chouette endroit, Le Louxor, avec ses mosaïques et son bar du 3ème étage en terrasse, le sacré-cœur se profilant derrière l'enseigne lumineuse de TATI : so parisien !! 

mercredi 3 juillet 2013

Le plaisir féminin vu par un romancier indien : extrait de "Loin de Chandigarh", de Tarun J Tejpal


"Fizz hurlait en silence -dents serrées, bouche ouverte. Seuls ceux qui ont vu une femme pousser un cri muet dans l'orgasme savent à quel point il est assourdissant. Le sien déchirait la chambre et déchainait ma frénésie. 
De temps à autre elle atteignait des sommets si hauts que, l'ayant perdue de vue, je devais attendre quelle redescende pour renouer le contact. 
Parfois, elle revenait impatiente de repartir à l'assaut d'un autre pic. Parfois elle revenait affaiblie et je devais la préparer  à nouveau. Je tentais de la suivre, de rester à sa hauteur, mais ce n'était pas toujours possible. 
Il n'y a pas de doute : dans le sexe les hommes stationnent au camp de base. Ils peuvent jouir des nombreux plaisirs de la moyenne montagne, mais les sommets vertigineux leur sont refusés. Il leur manque le souffle, l'imagination, l'abandon, l'anatomie. Leur tâche consiste à préparer les vrais grimpeurs : les femmes, artistes des hautes cimes. Ces chamois capables de sauter d'arête en arête, de sommet en sommet, jusqu'à la vastitude de l'éternité. 
(…)
Les hommes rusés attendent et jouissent par procuration. Ils inventent pornographie et plaisirs de substitution. Ils encouragent les alpinistes, les admirent de loin et en tirent du bonheur. 
Les hommes stupides mettent les chamois aux fers. Ils serrent les rangs, inventent la religion, la moralité, les lois, érigent des palissades et interdisent les montagnes. Nul n'ira où ils ne peuvent aller. Les hauteurs sont perdues à jamais."

Une saisissante vision, et une intéressante piste d'explication de siècles d'oppression des femmes : excision, voile intégral, claustration, soumission... pour interdire ce qu'on est incapable de partager ?

Littérature, cinéma et fantasmes féminins : Ozon, Djian, Tejpal et les femmes

"Loin de Chandigarh" est un excellent roman de l'écrivain Indien Tarun J Tejpal. Il raconte les affres de la création vécues par un journaliste se rêvant écrivain, à qui l'angoisse de la page blanche fait perdre l'appétit, et l'appétit sexuel en particulier. Dans ce roman, un auteur homme parle d'une façon magnifique de l'orgasme féminin et de ce qu'il inspire aux hommes (voir l'extrait).
Il n'est pas facile pour les hommes de parler de la sexualité féminine : pauvre François Ozon, cloué au pilori de la bienséance féministe pour avoir osé évoquer un fantasme féminin, celui de la prostitution. Assez courant, en effet, je partage son avis, mais moi j'ai le droit de le dire puisque je suis une femme.
Et encore, je risque aussi de me faire attaquer en abordant un sujet avec lequel la société n'est pas au clair. Expression de la liberté de disposer de son corps pour certains, marchandisation du corps à éradiquer pour d'autres, incontestablement objet de trafics et d'oppression au détriment des plus faibles...
François Ozon, en évoquant ce fantasme à propos de son film "Jeune et Jolie" présenté à Cannes, a eu l'imprudence de s'exprimer sans user des éléments de langages et précautions oratoires usuelles afin de déminer le sujet... Et omis de rappeler l'évidence : un fantasme, comme son nom l'indique, est un acte imaginaire, qui se vit en pensée dans des conditions idéales qui n'ont que peu à voir avec la prostitution vécue.
Le buzz provoqué par cette gaffe remplira-t-il les salles à la sortie du film le 21 Août ? La "polémique", mot préféré des journalistes en panne d'inspiration, sera oubliée mais comptons sur eux pour la rappeler.

Philippe Djian, dans son roman "Oh...!", Prix Interallié 2012, campe une narratrice féminine qui à la suite d'un viol prend finalement un goût inavouable à rejouer diverses scènes de sexe sous contrainte avec son partenaire. Cela n'a dérangé personne, pas de "polémique", pas de hauts cris, pas de tribune pour dénoncer une vision machiste de la sexualité féminine. Car Djian, lui, ne s'est pas exprimé sur le sujet. Il fallait donc le lire... ce qui prend plus de temps que de rebondir sur l'interview d'un cinéaste !
Je l'ai lu, j'ai aimé son personnage de femme quadragénaire volontaire et désabusée, je l'ai trouvé crédible, et ce fantasme de viol ne m'a pas outrée. Il est couramment évoqué dans la littérature érotique féminine sans que ça dérange personne.
Les femmes n'aiment pas, semble-t-il, que les hommes évoquent leur sexualité, et pourtant comment ne pas comprendre qu'elle les fascine ?
Lisez ce qu'en dit Tarun J Tejpal dans l'extrait que je vous livre, vous m'en direz des nouvelles !