mardi 22 octobre 2013

L'invention de nos vies : un roman très actuel… trop, peut-être ?

À vouloir trop marquer son caractère contemporain, thème dans l'air du temps et écriture d'une modernité volontariste, Karine Tuil m'a un peu agacée. 
J'ai aimé la rapidité de l'écriture, moins les effets de style affectés, comme les listes d'adjectifs séparés par des / (cocher l'adjectif de son choix !) ou les mots abscons (enfarger et obombré, franchement…) 
Pourtant… 2 destins qui s'inversent plusieurs fois comme des vases communicants, un juif, un arabe, l'un qui pioche dans la biographie de l'autre les ingrédients lui permettant de réinventer une identité échappant à la discrimination, une femme qui oscille entre l'un et l'autre et choisit toujours le perdant… c'était prometteur.
J'ai aimé le sujet, qui tourne autour de la revanche sociale et de l'identité, mais il aurait mérité d'être plus creusé. 
J'ai moins aimé le raccrochage in extremis au terrorisme, traité aussi rapidement qu'un reportage TV. 
Qui trop embrasse mal étreint : à vouloir traiter trop de sujets, les cités, le déterminisme social, le succès, le communautarisme, l'islamisme radical, la beauté… la romancière ouvre des pistes qui laissent le lecteur sur sa faim. 
Les personnages féminins m'ont laissée songeuse également, tous victimes, tous passifs vis-à-vie des hommes, même la riche et brillante épouse américaine  qui n'existe que par son père…
Au final un roman qu'on lit avec un intérêt teinté d'agacement : pris par le suspense bien ficelé l'intérêt des thèmes, mais avec force claquements de langue agacés ! 

samedi 12 octobre 2013

Gabrielle, film lumineux de Louise Archambault : une histoire d'amour comme les autres pour des jeunes presque comme les autres



Formidable concentré  d’humanité et de justesse, ce film vous cloue au fauteuil par l’émotion et l’empathie qu’il dégage du début à la fin. Un magnifique regard sur cette volonté de vivre une histoire d’amour comme les autres pour des jeunes pas tout à fait comme les autres. La réalisatrice filme au plus près la difficulté pour ces jeunes handicapés intellectuels (respectueuse expression québéquoise) de se positionner entre souhait d’autonomie et besoin d’assistance. La difficulté, aussi,  pour leurs familles, de réaliser cet équilibre délicat entre veiller sur eux et les laisser  vivre leur vie. N’est-ce pas finalement la grande question de l’éducation, exacerbée ici par le handicap ? 
Fil rouge jubilatoire de ce film bouleversant et optimiste, la musique de Charlebois et de Niagara ("Pendant que les champs brûlent", magique ! ) donne à ces jeunes chanteurs un plaisir qui les transfigure et qu'ils transmettent magnifiquement aux spectateurs. 

Faillir être Flingué : un roman vif et imagé, à lire comme on regarde un western

Céline Minard a dû aimer les westerns qu'on regardait enfants sur FR3 le mardi soir... Son roman nous y ramène et nous emmène à sa suite à la Conquête de l' Ouest, le vrai. Celui des pionniers sur leur chariot et des chinois dans leur blanchisserie, des cowboys et des indiens d'avant Disneyland, des grandes plaines et des petites villes qui poussent comme des champignons. Des clichés ? Peut-être, mais on retrouve avec tant de plaisir l'imaginaire du western, dans une ambiance à la Deadwood faite de boue et de sauvagerie mais aussi d'entraide et même d'amour ! Ca scalpe, ça dépèce, ça vaccine, ça chamanise, ça ruse, ça galope, ça fume, ça flingue, ça boit, ça baise et ça prend des bains... ça vit !
Et on se régale, malgré un début rendu un peu confus par le foisonnement des personnages, mais qui se clarifie à mesure que chacun taille sa route vers son Eldorado.
Allez hop, à cheval !

mardi 8 octobre 2013

Au Revoir Là-haut, roman féroce et réjouissant de Pierre Lemaître

Au Revoir Là-Haut évoque sans complaisance la fin et les suites de la Grande Guerre, ses absurdités et ses gueules cassées, en une farce féroce et jubilatoire. Les personnages, très vivants, sont bien incarnés par la plume enlevée et acérée de Pierre Lemaître, dont l'humour acerbe a parfois des tendresses qui parviennent presque à rendre attachants les plus odieux d'entre eux ! Il restitue également très bien l'époque post Grande Guerre, son affairisme et ses compromissions. C'est un roman vif et méchant, intelligent et réjouissant, au suspense bien construit. C'est une réussite ! 

La Vie Domestique, film d'Isabelle Cjaska

24 heures de la vie d'une femme, parfaite Emmanuelle Devos, vivant du bon côté d'une banlieue à 2 vitesses, pavillons cossus côté Parc, cité à problèmes de l'autre. 
Comme ses voisines, elle a mis sa carrière entre parenthèses pour s'occuper de ses enfants… et emménagé en banlieue, toujours pour les enfants… Elle vit ce positionnement bâtard de celle qui travaille à temps partiel : elle travaille, mais pas vraiment, du point de vue de son mari : "des heures d'appoint pour un salaire d'appoint"… Lequel mari espère en secret qu'elle ne décrochera pas le job de ses rêves, à plein temps et à Paris,  parce que, quand même, ça va être compliqué…

Par ces petites phrases si justes, par ces scènes et ces images si vraies, la cinéaste décrit avec une précision d'entomologiste un quotidien divisé en 2 sphères étanches : celle des femmes et celle des hommes. La vie domestique pour les femmes : enfants, courses, coup d'éponge sur la table, cuisine américaine…
La vraie vie, pour les hommes : celle de l'extérieur, où ils font des choses si importantes, sans lesquelles le monde ne saurait tourner…

C'est le café des mamans, avec les commentaires sur l'actualité du quartier, l'aménagement de la cuisine, les malheurs de la cité à problèmes… et le choix de la variété de Nespresso.
 
C'est le dîner avec les voisins, qu'on ne connaît pas très bien, avec qui on parle immobilier et boulot de ces messieurs, et où chacun reste campé sur ses préjugés et son contentement de soi. 

C'est l'heure du square ou du shopping au centre commercial, où sous l'air désinvolte affleure le désarroi de l'une, que l'autre affecte de ne pas entendre car ce serait reconnaître le sien… 

L'effet miroir est redoutable, car on a tous entendu ou prononcé ces mots, tous vécu ces scènes, qu'on habite Paris, la Banlieue ou la Province.

Et en même temps… ça reste des problèmes de bourgeoises : à côté des gens de la cité, au fond, on est plutôt heureuses, dit l'une en affichant un sourire bravache qui dit tout le contraire…

Certes on pourrait creuser, explorer davantage les autres personnages, la fin laisse un peu sur sa faim… Mais c'est toute la force de cette évocation que de ramasser tout un petit monde en une seule journée : inutile d'en rajouter. Autant aller se coucher après une dernière clope bercée par le ronron du lave-vaisselle. Histoire de laisser le mari s'endormir avant…